UNE PHILOSOPIE DE VIE :
Chez les flibustiers, toutes les nationalités européennes (France, Angleterre, Pays de Galles, Ecosse, Irlande, Suède, Danemark, Hollande, Espagne) sont présentes et cohabitent dans la confrérie de la côte. Sans oublier les Indiens d'Amérique et les Africains, hommes libres ou esclaves évadés, qui régulièrement constituent plus de la moitié d'un équipage. Très souvent aussi, les noirs sont les meilleurs combattants, ceux qui montent les premiers à l'abordage. Les flibustiers sont très tolérants en matière de religion, de nationalité, de race.

Il n'y a aucune condition sociale, religieuse ou nationale au recrutement des flibustiers. L'Europe exporte vers les îles une partie de ses bas-fonds : repris de justice, domestiques en fuite, mendiants et opposants politiques ou religieux... qui rejoignent les rangs de la flibuste. Il suffit d'avoir du courage, de l'endurance, de la férocité et d'accepter les règles en cours dans la confrérie. Les nobles côtoieront les mendiants, les illettrés seront les confrères des savants…

Après un abordage, il est courant qu'une partie de l'équipage capturé passe du côté des flibustiers. Ils savent qu'ils y seront mieux traités et courent la chance de s'enrichir. En conséquence, beaucoup de flibustiers sont d'excellents marins, déserteurs des marines de guerre ou des navires marchands. Et quand les flibustiers manquent d'hommes, ils vont en trouver là où les travailleurs sont les plus exploités. Parmi les pêcheurs des grands bancs de Terre-Neuve, par exemple. Pour ces pêcheurs, comme pour les autres, partir pour les îles est un moyen de refuser la misère et de sortir de sa condition.

Une vision égalitaire, un contrat social pirate :
Dans les mers des Antilles, la société des flibustiers a développé un caractère original. Egalitaire, elle se constitue en réaction à la société maritime strictement hiérarchisée des XVIIe et XVIIIe siècle. Les flibustiers élisent leur chef et s'il se montre incompétent ou injuste, il risque l'abandon sur une île déserte. Le capitaine flibustier ne peut jamais aller contre la volonté de ses hommes. Sauf au plus fort de la bataille, les décisions capitales sont prises collectivement. Chez les flibustiers le bateau est un bien commun.

Une convention ou «une chasse-partie» (terme dérivé de charte-partie) règle les rapports entre les hommes. On signe les articles de la charte en jurant sur la bible, ou à défaut sur une hache, de les observer. Ce contrat stipule un certain ordre et l'obéissance au chef, il met en valeur la solidarité et le dialogue. On y établit les compensations pour les blessures et récompenses pour les actes d'héroïsme. Le mérite, le courage sont toujours au sommet des valeurs pirates.

Dans la communauté pirate, tout ce qui peut nuire à la cohésion et à l'intérêt du groupe est interdit : désertion lors du combat, détournement d'une part du butin, introduction de femmes à bord, les rixes sont interdites à bord, certaines chasse-parties interdisent le viol. Le quartier-maître, les gabiers (matelot chargé de l'entretien, de la manœuvre des voiles, du gréement) et les canonniers sont désignés au mérite.

Barème prévu en cas de mutilation (Antilles au XVIIe siècle) :

Perte des yeux : 2000 piastres ou 20 esclaves
Perte des deux jambes : 1500 piastres ou 15 esclaves
Perte du bras droit : 600 piastres ou 6 esclaves
Perte du bras gauche : 500 piastres ou 5 esclaves...

La perte d'un seul œil est à l'égal de la perte d'un doigt. Parce qu'on peut se débrouiller plus facilement avec un seul œil qu'avec une main éclopée!

Justice… ou vengeance ?
Quand des flibustiers ou des pirates capturent un navire marchand, ils demandent aux marins de l'équipage si leur maître les traitent bien. Si l'équipage se plaint de mauvais traitements, les coupables sont punis de manière radicale. On coupe le bras d'un capitaine qui aime trop s'en servir pour frapper ses matelots. On attache au grand mât des officiers et on les lapide en leur lançant des morceaux de bouteilles brisées. On leur donne le fouet et bien d'autres mauvais traitements.

L'équipage du pirate Bartholomew Roberts considère cette tâche de «gardien des droits et libertés contre l'opression des riches et des puissants» suffisamment importante pour désigner l'un d'entre eux à titre de «dispensateur de justice». Une sorte de juge officiel chargé d'écouter les plaintes de l'équipage capturé et de décider des châtiments à imposer aux officiers dénoncés. Au-delà de vouloir se faire justice, cette habitude favorise bien sûr le recrutement. Parce qu'après avoir dénoncé leurs officiers pour comportement tyrannique, les marins n'ont plus d'autre choix que de passer du côté des pirates.

Cependant, le contraire est aussi vrai. Si l'équipage capturé affirme être bien traité, les flibustiers vont jusqu'à gracier les capitaines marchands et les officiers. Parfois même, ils sont récompensés! Ou encore, on négocie une entente. Il est arrivé qu'un capitaine pirate décide d'exécuter un capitaine marchand qui s'était trop bien défendu. Quand un des flibustiers s'oppose, disant qu'il a déjà navigué avec ce marchand qui est juste et bon; le marchand est gracié. C'est vraiment un brave, parce que plutôt que s'en aller, il propose aux flibustiers de racheter son navire et sa marchandise. On négocie, on s'entend sur le prix, et on repart chacun de son côté plutôt satisfait!

Les flibustiers sont aussi capables d'avoir pitié d'un équipage mal en point. Un navire complètement délabré est capturé, et devant les conditions de vie lamentables des marins, on leur offre de se joindre aux flibustiers. L'équipage refuse. Les marins souhaitent retrouver leur famille. «Dans ce cas, concluent les flibustiers, on vous laisse repartir avec votre cargaison afin que vous ne perdiez pas votre salaire.» Cependant, on remet une lettre à l'intention de l'armateur l'avisant qu'il est inhumain de laisser naviguer des marins sur un navire en si mauvaise condition et que si jamais un autre navire de cet armateur est repris dans un tel état de délabrement, les pirates iront eux-mêmes demander des comptes à son propriétaire! Pour appuyer cet avertissement, le capitaine et les officiers de ce navire sont évidemment punis comme il se doit.

Le grand rêve flibustier
Les flibustiers ont laissé aussi peu de traces qu'ils pouvaient de leurs activités. C'est justement cette rareté des informations qui fait rêver. Notre imagination comble les vides.

Et puis, je soupçonne qu'à l'époque certains auteurs leurs ont prêtés des idées, des projets qu'ils n'ont peut-être jamais précisés eux-mêmes. En prêtant à des forbans de la pire espèce des idées égalitaires, en mettant dans leur bouche des paroles révolutionnaires, je crois qu'on voulait choquer les gens «bien pensants». Parce que si des bandits peuvent avoir une conception de la justice et de la démocratie plus avancée que les honnêtes gens, il y a de quoi les décider eux aussi à revendiquer pour le mieux.

Cela permettait de publier quelques idées révolutionnaires. C'était encore l'époque des rois, ne l'oublions pas, et prétendre qu'une bande de pirates ont fondé une société où chaque homme vote les lois communes, où les chefs sont élus pour une période maximale de trois ans, où les esclaves sont libérés en vertu du principe de l'égalité de tous les humains, où on aurait même inventé une langue commune à tous... en un mot, ces idées aujourd'hui banales pouvaient à l'époque vous envoyer en prison. Mais si on dit ne rapporter que des histoires de pirates... le risque est moins grand!

Ce qui n'empêche pas que parmi les flibustiers se trouvent bon nombre de radicaux anglais qui ont fui leur pays à l'époque de la révolution anglaise (vers 1660). Un peu avant cela, en France, une série de révoltes paysannes oblige plusieurs rebelles à traverser vers les Antilles. Il y a aussi des fermiers dépossédés, des soldats démobilisés, des ouvriers au chômage, des protestants français expulsés pour cause d'intolérance religieuse. Et puis des bandits, des prostitués, des prisonniers politiques, tous déportés. En gros, une vraie société des nations. Mieux encore, dans les Antilles, tout ce beau monde est libre d'agir à sa guise, aucune nation n'étant assez puissante pour les soumettre. La grande réussite des flibustiers est justement de réunir autant de nations ennemies dans une confrérie violente et floue, mais unie par quelques solides principes d'égalité.

Le matelotage
Les flibustiers se joignent toujours deux ensemble et se nomment l'un et l'autre «matelot». Cette pratique se nomme «le matelotage». L'un soutient l'autre, le soigne en cas de maladie ou de blessure, le protège dans les coups durs, et le survivant hérite des biens du trépassé. On raconte même que si l'un se marie, au lendemain du mariage, le second rapplique à la maison et le remplace la nuit suivante auprès de la mariée.

Chose certaine, lorsque des «matelots» se séparent, cela donne parfois lieu à de grandes scènes de larmes. Associés pour le meilleur et pour le pire, certains flibustiers en «matelotage» développaient un véritable sentiment amoureux envers leur compagnon. La flibusterie est un milieu où les femmes sont pratiquement absentes, ça ne laisse pas beaucoup de choix pour le cœur en mal d'amour!

LES PRISES
Les pirates sont des bandits de haute mer, ils ont toujours barré la route aux riches navires sans défenses. Les plus célébres histoires de pirates relatent souvent l'existence de trésors fabuleux, mais les pirates s'attaquent avant tout aux objets de valeur, qu'il s'agisse d'or en barre, de barils de poivre, de canelle, ballots de coton, ou plus simplement des vivres et des médicaments.
Les pirates ne dégaignaient pas les esclaves et certaines prises étaient essentiellment constituée d'hommes, de femmes et parfois de mousses, que les pirates utilisaient comme serviteurs.

LES REPAIRES
Les repaires de flibustiers se comptent par dizaines! Beaucoup de capitaines ont leur refuge personnel favori. Monbars à St-Barthélémy pendant quelques temps. De Graaf à Port-de-Paix dans le nord de Haïti et juste en face de l'île de la Tortue.

Les gouverneurs de nombreuses petites îles accueuillent avec plaisir les flibustiers. Pour commencer, les flibustiers leur remettent une part du butin. Ensuite, les pays pour lesquels ils gouvernent leur île ne leur envoie presque rien pour la défendre. La présence de bon nombre de flibustiers est leur meilleure protection contre une attaque.

En plus de ces repaires, les flibustiers ont des lieux de rassemblement. L'île à Vache au sud de Haïti d'où part de très grandes expéditions. Les archipel de San Blas ou de Boca del Toro où il est facile de se cacher parmi des centaines d'îles. Les lieux de rassemblement sont choisis parce qu'on y trouve de la nourriture en abondance et qu'on peut y réparer les navires.

Mais les vrais grands repaires de forbans sont au nombre de trois. Kingston, l'actuelle capitale de la Jamaïque appelée à l'époque Port-Royal. C'est le plus immense ramassis de crapules, de forbans, d'égorgeurs qui eut jamais existé. Presque tous les flibustiers importants y ont séjourné au moins pendant quelque temps. Certains comme Morgan y ont fini leurs jours riches et puissants. D'autres comme Rock Brasiliano y ont terminés leurs vies ruinés et mendiants dans les rues.

Nassau, aujourd'hui lieu de vacances priviliégié des gens riches, est après 1700 la capitale des pirates des Antilles. Les plaisirs et la débauche y sont tels, raconte-t-on, qu'en mourant un pirate ne souhaite pas aller au ciel, mais retourner à Nassau!

Mais le premier grand repaire fut l'île de la Tortue, ou Tortuga. C'est une petite île escarpée de 300 km2 située au nord d'Hispaniola (aujourd'hui Haïti) dont elle séparée par un bras de mer large d'une dizaine de kilomètres. Elle doit son nom à une montagne dont la forme ressemble de loin à une tortue au repos. La Tortue fascine parce qu'aujourd'hui cet endroit n'a plus aucune importance. Alors que pendant 50 ans, La Tortue a été le centre de la flibusterie.

Et quand on dit repaires, il ne faut pas imaginer des endroits de tout repos. Pour commencer, les habitants sont grouillants et bagarreurs. Pire encore, les Espagnols et d'autres font de leur mieux pour chasser les flibustiers.

LES COMBATS
Un abordage relevait d'une tactique plutôt complexe. En général, les navires flibustiers ou pirates sont petits, mais rapides et très manœuvrables. Les navires pirates, avec une voilure bien plus importante que les voiliers actuels naviguaient presque aussi vite que ces derniers. Les corsaires devaient être des fous ou des marins de génie pour réussir à manœuvrer sans chavirer un navire équipé d'une aussi grande surface de voile.

Ruses et Tactiques
Les vaisseaux pirates se postaient le long des routes maritimes commerciales, tapis derriere des îles, dans des criques, des baies ou des embouchures de fleuves, en utilisant tout relief capable de les dissimuler, leur donnant ainsi un avantage decisif. La réussite d'une attaque dépend de trois éléments: surprise, rapidité, terreur. La rapidité signifiait non seulement surprendre l'ennemi le plus vite possible, mais surtout disparaitre avant que la moindre aide n'ait le temps d'intervenir.

La cruauté des flibustiers est si bien établie dans la tête des marins que, se voyant attaqués par des pirates bien décidés, le plus souvent on aime mieux se rendre sans combattre. Conscients de leur réputation, les pirates, eux, font tout pour augmenter la tension. Ils hurlent des menaces, brandissent leurs armes, jouent de la musique et tirent des coups de fusils, en restant toujours en dehors de la ligne de tir des canons ennemis. Cette mise en scène effrayante est un moyen efficace pour impressionner un navire marchand dont l'équipage est rarement prêt à sacrifier sa vie pour un salaire minable!

Un navire surchargé d'hommes donne l'alerte aux navires marchands. C'est pourquoi, les flibustiers approchent une proie en se cachant pour la plupart en fond de cale ou à plat ventre sur le pont.

En plus, les flibustiers tentent de se faire passer pour un navire marchand prêt à vendre de la nourriture fraîche au navire qu'ils approchent. Après des mois en mer, les capitaines sont toujours contents de ce genre d'aubaines. Si les flibustiers jouent bien le jeu, ils accostent le navire marchand sans aucun combat... après quoi, il est trop tard et l'affaire tourne mal pour le marchand.

En 1635, El pirata, pirate hollandais dont le vrai nom est Pie de Palo, se présente avec ses deux navires à l'entrée de la rade de Santiago de Cuba. Les hommes sont tous déguisés en franciscains. Le gouverneur envoie une barque à leur rencontre. Grâce à leur subterfuge, les pirates entrent dans la ville et la pillent de fond en comble.

En 1669, pris dans un piège espagnol, Morgan transforma un de ses bateaux en véritable bombe, remplie de poudre et d'explosifs. Ainsi équipé, arborant un équipage et une artillerie au complet (en fait des marins en bois et des canons factices) il le lance à l'assaut de la flotte ennemie. Les espagnols, pris de cours, ne réalisérent que bien trop tard que le navire était un brûlot et ils y laissèrent un de leur plus gros navire, permettant au célèbre flibustier de s'enfuir.

L'équipage et les canons poussés d'un côté donnent de la gîte au bateau et après avoir baissé les voiles, quelques hommes lancent des signes de détresse. Malheur à qui vient leur porter secours.

Demande de vivres, appel de détresse, déguisement de l'équipage qui, pour la circonstance, revêt de respectables uniformes d'une marine officielle.

Déguisés en femmes, jouant du violon ou lisant, les pirates apparaissent comme de paisibles voyageurs dont on peut approcher le navire.

Subterfuge le plus fréquent : on arbore un pavillon ami.
«Un navire flibustier vient d'entrer au port, une corvette armée seulement de six canons de faible calibre. Son capitaine vient de capturer deux vaisseaux anglais, l'un de douze canons et quarante-cinq hommes d'équipage, l'autre de dix-huit canons et cinquante-huit hommes. Les vaisseaux capturés sont plus que bien armés : Ils ont tous deux des gaillards d'avant et d'arrière retranchés comme des «bunkers», avec des sabords pour les canons, des meurtrières, des coffres à feu, des grenades lardées (elles sont généralement attachées à l'extérieur des gaillards. On allume la mèche de l'intérieur pour les faire exploser et projeter des éclats de fer sur les flibustiers qui approchent du gaillard). Il y a aussi des espoirs, ou espingards de fonte où l'on met vingt-cinq ou trente balles de mousquets, et je ne sais combien d'autres attirails qui augmentaient la surprise ; et comment on avait pu surmonter tant d'obstacles et enlever ces deux bâtiments. Un flibustier me dit que tous les canons et les autres défenses ne méritaient pas qu'on y fit la moindre attention. Et même que leur propre canon était plus par cérémonie que par nécessité, puisqu'ils n'employaient presque jamais que les deux pièces de chasse placées en avant de leur corvette. Jamais les flibustiers n'attaquaient un vaisseau que par en avant ou par en arrière, leurs fusils leur suffisant pour le désoler jusqu'au moment de sauter à l'abordage.
Les vaisseaux anglais, voyant venir sur eux une corvette peu imposante se flattèrent qu'ils pourraient s'en rendre maître, de sorte qu'ils brouillèrent leur voiles pour l'attendre. Les flibustiers s'approchèrent du plus gros vaisseau qui faisait grand feu de son canon, et très peu de sa mousqueterie, comme c'est la coutume des Anglais. On le battit pendant trois quarts d'heure dans sa hanche et dans son arcasse à coup de canon et de fusil, après quoi le commandant se jeta dessus avec soixante-dix hommes. Ceux qui entrèrent par l'avant trouvèrent par hasard une petite écoutille que les Anglais n'avaient songé à fermer en se retirant sous le gaillard, ils y jetèrent un flacon de verre empli de poudre, entouré de quatre ou cinq bouts de mèches allumés qui mirent le feu à la poudre dans le moment que le flacon se brisa en tombant. Ce qui brûla de si horrible façon sept ou huit Anglais qu'ils demandèrent quartier; ainsi on s'empara de ce gaillard qui aurait donné beaucoup de peine et qui mettait les flibustiers entre deux feux.

Dans le même temps ceux qui étaient sur le pont ayant trouvé un canon qui était chargé, le pointèrent contre le gaillard d'arrière où il fit beaucoup de fracas, pendant que ceux qui étaient montés sur le gaillard éventaient les coffres à feu en les perçant à coup de pistolet, après quoi ils ne font plus d'effet; d'autres arrachaient les grenades lardées, et d'autres rompaient à coup de hache le dessus du gaillard pour y faire une ouverture, pendant que ceux qui étaient demeurés sur le pont et qui s'étaient gabionnés derrière la chaloupe que les Anglais avaient eu l'imprudence de laisser sur le pont, faisaient feu sur les meutrières et sur les sabords du retranchement avec tant de succès que la vivacité des Anglais fut bientôt ralentie, parce qu'ils eurent nombre de morts et de blessés.

Mais ce qui acheva le combat furent quelques flacons de poudre et de grenades qu'on jeta par le trou qu'on avait fait sur le dessus du gaillard. Ils en furent tellement incommodés qu'ils demandèrent quartier et se rendirent: ils avaient eus quinze hommes tués et environ vingt blessés; les flibustiers eurent quatre hommes tués sur le vaisseau et cinq blessés; il y en avait eu six autres avant d'aborder. Pendant qu'on se battait ainsi, le second vaisseau faisait feu de son canon et de sa mousqueterie sur la corvette des flibustiers qui répondaient sans s'éloigner du vaisseau abordé. Mais dès qu'il vit la victoire emportée par les flibustiers, il se rendit à son tour.»
 
Surcouf, corsaire français, se voyant suivi par un navire anglais mieux armé et plus rapide jette par dessus bord ses canons. Délesté, il réussit à distancer son ennemi. Plus tard, à nouveau confronté avec un Anglais, il se fait lui-même passer pour un navire anglais venu apporter au capitaine de la Navy une bonne nouvelle: l'Amirauté lui accorde une promotion à un grade supérieur. A cela s'ajoute la nouvelle que le corsaire Surcouf à été capturé! Le capitaine anglais est ravi. Il ralenti, s'arrête. Mais Surcouf, loin de s'arrêter se met au vent et laisse dans son sillage le naïf capitaine!
Surpris après une nuit de beuverie, Blackbeard voit arriver sur lui deux navires américains. Il lève les voiles et met le cap vers le rivage. Croyant que le pirate veut s'échouer et s'enfuir à terre, les navires de la US Navy changent de direction afin de lui couper la route. Ils vont rattraper Blackbeard qui est tout près de la côte quand ils s'échouent sur un banc de sable. Par sa manoeuvre, Blackbeard, qui connaissait l'emplacement exact du banc de sable, vient de renverser la situation. Ses ennemis immobilisés ne peuvent diriger efficacement leurs canons alors que lui a tout le loisir de les cannonner copieusement.

Le plus souvent, les pirates n'attaquent que les navires séparés d'un convoi par le mauvais temps. Ils suivent pendant des heures le malheureux navire, à bord duquel la tension monte.

Armés jusqu'aux dents
Quand on pense à un pirate, on l'imagine un poignard entre les dents et un bandeau sur l'oeil. En réalité, le bandeau est occasionnel, mais le poignard ne l'est pas. Les flibustiers sont vraiment armés jusqu'aux dents. Ils ont toujours sur eux plusieurs pistolets, des grenades de poudre noire, des sabres, des coutelas, des haches d'abordage, des chausses-trappes, etc. Un flibustier est un arsenal ambulant.

Leur arme la plus appréciée est un modèle spécial de fusil de fort calibre que les boucaniers font fabriquer en France. Il se charge très rapidement, pouvant tirer trois coups dans le temps qu'un fusil militaire en tire un. La poudre destinée à ces fusils vient de Cherbourg. Elle est de première qualité. On l'appelle «la poudre de boucanier». Elle se conserve dans des calebasses ou tubes de bambou bouchés de cire. Les flibustiers, souvent anciens boucaniers, préfèrent l'usage de cette mousqueterie aux canons d'un navire. Devant Panama par exemple, Bartholomew Sharp et ses flibustiers sont à bord de pirogues quand trois navires de guerre sortent pour les chasser. Les flibustiers se servent des vents contraires pour tenir les lents voiliers à distance. Et à coup de fusils, ils visent tout ce qui bouge sur eux. À la longue, ils tuent tellement de gens sur les navires de guerre qu'ils en capturent deux et que le troisième s'enfuit!

Le sabre d'abordage est une arme courte et large, avec une lame recourbée et un bord tranchant. Elle convient parfaitement à l'exiguïté des navires, où les sabres plus longs auraient été difficiles à manier. Bien dirigé, il pouvait trancher la main d'un homme.

Au moment de l'abordage, l'ennui avec les pistolets c'est que le coup ne part pas toujours. Pas question non plus de les recharger pendant un combat au corps à corps. Les flibustiers se servent d'abord de leurs coutelas ou de leurs sabres, cachant les pistolets dans leur dos pour le sortir à l'improviste. Si le coup part, on passe au suivant. Sinon, on prend à sa ceinture un autre pistolet. BlackBeard en portait au moins six. En tenant le pistolet par le canon, il peut encore servir de massue. La crosse est justement renforcée de métal pour cela.

Une arme méconnue, mais très utilisée par les flibustiers est la grenade de poudre noire. On en lance sur les ponts bondés de marins ou dans les entreponts, ou encore dans les forts par les meurtrières. C'est un moyen rapide de décourager l'adversaire.

Plus encore que sa détermination, la puissance de feu des flibustiers explique leurs succès. Surtout que les espagnols des colonies ont très peu d'armes à feu. Le roi d'Espagne ne veut pas trop armer ses colonies. En cas de rébellion, elles seront plus facile à reconquérir. Et puis, c'est un moindre mal si des colons se font massacrer par des pirates, du moment que les convois d'or arrivent en quantité suffisante jusqu'en Espagne!
 
Comment les flibustiers s'emparent d'une ville
Les flibustiers sont des têtes fortes en rebellion contre toute autorité. Pourtant, au moment de partir en guerre, ils sont capables d'une cohésion surprenante. La loi des "frères de la côte" exige au moment du combat la complète obéissance aux chefs choisis par le vote commun, et on est bien obligé de constater que ces chefs ont de réelles compétences militaires.

Prenons en exemple le saccage de Vera Cruz, au Mexique, en 1683. Pour commencer, cette ville n'est pas rien : c'est un des "verrous" de la route de l'or, c'est-à-dire une ville solidement fortifiée. À cette époque, elle compte 6,000 habitants, 300 soldats réguliers à l'intérieur de la ville et 300 autres soldats dans la forteresse de San Juan de Ulua construite juste devant le port. En plus, une milice de 400 hommes appuie les soldats.

Alors comment font les flibustiers? D'abord, ils se renseignent. Ils envoient des espions, recrutent de leurs compagnons évadés des prisons de Vera Cruz et qui connaissent bien la ville, utilisent peut-être les services d'anciens habitants devenus pirates. Sur l'île de Roatan, on met des mois à se préparer en secret et à recueillir des renseignements, puis discuter de la meilleure stratégie. Ce qui doit se faire en buvant des litres de rhum, bien sûr. Les chefs sont les Hollandais De Graaf et Van Hoorn, le français Grammont, le Jamaïcain Georges Spurre, le Virginien Jacob Hall et plusieurs autres dont on ne connaît pas bien les noms. D'avril à mai, quelques 1,300 flibustiers se regroupent.

De Graaf part en tête à bord de deux navires capturés aux espagnols. Sa mission est de se montrer à l'entrée du port de Vera Cruz quand la nuit tombe, puis de s'ancrer au large faisant croire à la forteresse qu'il s'agit de navires marchand qui, par peur des récifs, préfèrent attendre le jour pour approcher de la côte. En fait, De Graaf veut simplement vérifier si les espagnols se doutent de rien et s'il n'y a pas une flotte de guerre au port. Les flibustiers préfèrent surprendre qu'être surpris!

Tout ce temps, les autres navires flibustiers restent hors de vue de la forteresse. Quand il fait nuit, ils approchent de la côte et débarquent 600 hommes juste assez loin de Vera Cruz pour qu'on ne puissent pas les voir. Sur la mer, il n'y a pas d'arbres derrière lesquels se cacher, alors comment les flibustiers peuvent cacher une quantité de navires? C'est simple. Ils les cachent sous l'horizon. La terre est ronde. Le gros de la flotte reste assez loin de la forteresse pour rester en dessous de l'horizon, pendant que De Graaf ancre ses deux navires à mi-distance. De Graaf se situe au sommet de la courbure de cette portion de planète et de sa position peut voir ce qui se passe d'un côté à Vera Cruz et de l'autre envoyer des signaux aux siens. Rusé, non? Pour des marins, c'est élémentaire.

À mon avis, la position de De Graaf rempli une autre fonction. Les 600 flibustiers qui débarquent, puis marchent vers Vera Cruz vont certainement réveiller des habitants qui vont courir avertir les soldats de Vera Cruz. 600 personnes ça fait beaucoup de monde. Même la nuit, cela passe difficilement inaperçu. Alors De Graff met à terre 200 autres flibustiers. Les gens qui se sauvent devant les premiers leurs tombent dans les pattes. Tout cela est si bien exécuté, qu'à l'aube les flibustiers entrent dans la ville endormie sans avoir eu à se battre.

L'étape suivante consiste à semer la panique en tirant dans tous les sens. Des milliers d'habitants éveillés en sursaut sont enfermés dans l'église. Grammont réunit les chevaux trouvés dans les écuries et dépêche des patrouilles à cheval pour rattraper ceux qui ont pu fuir. Finalement, pour prévenir une contre-attaque toujours possible, 4,000 prisonniers sont transférés sur une île à deux kilomètres au large de Vera Cruz. Pour ceux-là, on exige une rançon. En attendant, on divise le butin ramassé pendant les quatre jours suivant l'attaque surprise. Evidemment, si quelqu'un a une gueule de riche, cela lui coûte cher! Il est joyeusement torturé. On ne sait jamais, il a peut-être caché des richesses quelque part.

La cruauté des flibustiers est trop connue pour surprendre, mais on peut s'étonner de comment ils arrivent à orchestrer des mouvements de troupes aussi importants sans moyen de communication. Il y a quelque chose de sorcier dans l'habilité des flibustiers.

Une fois leur coup d'éclat réussi et leurs poches bien remplies, il faut dire que leur vilain caractère prend vite le dessus. Van Hoorn veut décapiter des prisonniers et envoyer les têtes au Gouverneur de la province pour accélérer la livraison de la rançon. De Graaf n'est pas d'accord. Les épées sortent. Van Hoorn est blessé et meurt quelques jours plus tard. En repartant, les navires flibustiers rencontrent la flotte de guerre qui, une fois l'an, vient à Vera Cruz chercher l'argent extrait des mines du Mexique. Les espagnols laissent passer les navires flibustiers, qui de toute manière ont le vent pour eux.