PARCOURS DE SON ŒUVRE

Depuis 1953, elle travaille à Paris sans avoir quitté la voie qu'elle a choisie, celle de la peinture abstraite de tendance géométrique.

Depuis ses débuts, la carrière d'Aurélie Nemours se place sous le signe du recueillement, du travail et de la recherche de l'absolu. De la persévérance aussi: elle n'a commencé qu'à l'âge de 40 ans.

La contribution décisive d'Aurélie Nemours est d'avoir donné des impulsions et des accents nouveaux à l'art abstrait en France et d'avoir notablement enrichi le vocabulaire constructiviste dans son ensemble.

En 1948, après une formation aux ateliers de l'affichiste Paul Colin, puis à l'Académie André Lhote, c'est auprès de Fernand Léger qu'Aurélie Nemours apprit l'élaboration de la structure picturale. C'est à cette époque qu'elle développe son répertoire artistique, faisant appel au seul vocabulaire géométrique, qu'elle conservera avec une rigueur et une opiniâtreté qui n'ont pas connu le moindre compromis. Dans ses tableaux, rien ne devra rappeler les formes de manifestations de la réalité visible, la quotidienneté du monde des objets.

En 1953, Aurélie Nemours a trouvé son language plastique caractérisé par un nombre réduit d'éléments picturaux, elle bannit la diagonale de son répertoire pour ne travailler que sur l'horizontale et la verticale, la ligne, le trait, l'angle droit, qui deviendra plus tard un thème pictural à part entière, ainsi que les formes simples du rectangle et du carré.

A partir de 1965, le carré deviendra le format prédominant de ses tableaux, elle y voit l'abolition de toutes contraintes, l'équilibre des masses et des valeurs du haut et du bas, de la gauche et de la droite: le carré, approche idéale de l'harmonie universelle. Un des thèmes centraux de son œuvre est le vide: non pas sa représentation, mais son investissement. L'intérêt pour le vide est la raison primordiale qui pousse Aurélie Nemours à peindre: il s'agit de la recherche de l'absolu, qui s'accomplit dans le silence et la retraite intérieure.

Pour Aurélie Nemours, il est un moyen de création dont l'importance est capitale dans sa tentative de conférer forme et structure au vide. Ce moyen est la couleur. Dans sa conception, elle ne fait pas de distinction entre forme et couleur: couleur et forme sont pour elle identiques. Ses tableaux vivent de la couleur. C'est comme elle l'appelle "son aventure de la couleur". Lorsqu'elle se sert de la couleur, elle s'accorde la plus grande liberté. Les couleurs ne doivent pas nécessairement "aller" les unes avec les autres, pas plus selon les diverses théories des couleurs qu'au sens de ce qu'on appelle le "bon goût". Ce qu'elle recherche, ce n'est précisément pas l'harmonie, qui dénote souvent une dangereuse parenté avec le décoratif. Comme l'écrivait Gottfried Honneger, "à tous elle montre que la beauté commence là où le décoratif s'achève".

Dans l'œuvre de la fin des années 80 et du début des années 90, Aurélie Nemours supprime de son œuvre la forme et la composition pour laisser place uniquement à la couleur dans un carré. L'une de ses formes picturales est le Quatuor. Quatre carrés autonomes y sont combinés pour former un grand carré qui peut se combiner à son tour avec d'autres groupes de carrés pour former une combinaison plus vaste. La série récente la plus aboutie de toute son œuvre est le long chemin, (1989/2000) présenté à la galerie Denise René rue Charlot: plus de 65 carrés de couleurs, 60x60 cm juxtaposés horizontalement en une ligne parcourant les murs de la galerie, sur plus de 50 mètres. Le secret d'Aurélie Nemours, c'est le point croix, l'intersection de la ligne verticale et de la ligne horizontale le point qui forme un carré: "le secret de l'espace est la croix, point de départ du monde des formes, le carré est le coeur de la croix, le carré se fait forme et doit assumer l'espace qu'il crée." Les œuvres d'Aurélie Nemours sont des tableaux de méditation qui, par l'extrême réduction des formes et des couleurs, visualisent les idées ou les lois sous-tendant les apparences et déclenchent des réflexions sur la globalité et le devenir de l'univers.

Extaits d'un texte de Richard W. Gassen du livre-catalogue de l'exposition Aurélie Nemours.

 

AURÉLIE NEMOURS, L'ART COMME ULTIME ESPOIR

À quatre-vingt-quatorze ans, Aurélie Nemours est certainement une de nos artistes les plus méconnus. Enfin, elle a été exposée au Musée National d'Art Moderne du Centre Georges Pompidou à l'occasion d'une rétrospective en 2004. Malgré presque soixante-dix ans de carrière, elle n'avait pas été exposée à Paris depuis un demi-siècle !

En 2004, le public français a enfin pu découvrir l'œuvre solitaire et sans concession d'une artiste abstraite majeure du XXe siècle. Peintre de recherche et de méditation, coloriste inspirée, poète et écrivaine, Aurélie Nemours est née dans la bourgeoisie parisienne du début du siècle dernier. D'abord passionnée par les Primitifs flamands et par l'archéologie, toute sa vie aura été menée par une idée unique : l'art comme ultime espoir. Angle Noir (81/82), Rythme et Signe (51), Au Commencement (57/62), La Croix… (72/73), Les Rosaces (64/80), Nombre et hasard (1991-92), Seul (1950), La Vierge (69), etc., autant de titres qui égrainent une œuvre qui, entre mysticisme et mathématiques, entre gammes, jeux et méditation, trouve une place éternelle dans l'Art Géométrique Abstrait et dans l'histoire de la peinture.

Entretien…

Venez-vous d'une famille d'artiste ?
Aurélie Nemours :
Je ne sais pas si l'on peut dire cela… Mes deux grands-mères dessinaient. Je suis entré dans l'art dès que j'ai pris contact avec les choses de l'esprit. J'ai ensuite fait l'École du Louvre, puis refusé les Beaux-Arts pour aller travailler directement dans des ateliers. Il y a eu ainsi le graphisme avec Paul Colin, puis la peinture avec André Lhote pendant la guerre et, enfin, après la guerre, Fernand Léger. L'art est arrivé dans ma vie très simplement mais cette voie royale qu'est l'art (tout le reste est secondaire) m'est parvenue comme une évidence.

La solitude semble nourrir votre œuvre ?
A. N. :
Sans doute, je trouve vraiment que la peinture est un art solitaire. De plus, si j'avais quelque chose à dire, je le faisais au travers de l'art, et toute seule. Car j'ai toujours été seule, seule dans mon atelier avec mon travail.

Votre forme de prédilection c'est le carré. Votre monde est-il "carré" ?
A. N. :
Je défends et je préconise le carré comme étant la forme la plus noble. Le carré est la véritable forme que l'humanité peut choisir pour s'exprimer. On le comprend en contemplant simplement la manière de ce qui existe sur terre. L'art, selon moi, doit s'exprimer par ses propres moyens. En peinture en l'occurrence, je me devais de passer par la forme pour aboutir à une peinture pure et vraie.

Quels rapports existent-ils entre votre travail d'écriture, de poésie, et votre travail de peinture ou de sculpture ?
A. N. :
Pour moi, l'écriture du poème, celle que l'on pense et que l'on pratique, s'exprime par le verbe et donc par une certaine nudité. En cela, elle est plus proche de la vérité que toute autre forme d'expression. Le peintre, lui, doit passer au travers des lois de figures et même lorsqu'il est dans l'abstrait ou le géométrique. La figure est exigeante et sans concessions. En écriture, on est plus libre. La poésie est plus forte que tous les autres moyens d'expression. Selon moi, l'un ne va pas sans l'autre.


LA LIBERTÉ EST LA SEULE RÉFÉRENCE POUR UN ARTISTE

Comment naissent les formes, les couleurs et les figures sur vos toiles ?
A. N. :
Selon moi, un peintre doit traduire ce qu'il voit ou ce qu'il veut dire, ou ce qui est important de montrer avec le langage dont il dispose. Ce langage est aussi limité que l'alphabet et cependant indispensable pour communiquer. Cela étant, nous cédons aussi aux desseins et à la volonté de "La" forme.

Comment qualifieriez-vous votre travail ?
A. N. :
J'ai toute ma vie été un peintre d'essais, car je pense que c'est dans l'essai que l'on trouve la traduction de la vérité. Parce que tout est important, même ce que l'on fait de plus ou moins maladroit. Ce qui est assez beau, c'est de recommencer sans relâche. Plus il y a d'erreurs et de fautes, plus on est constructif ! C'est à partir de là que l'on aperçoit une autre clarté, quelque chose qui vous apporte la grâce. Et ça, c'est peut-être le moment le plus important dans la vie d'un artiste. C'est un cadeau à l'humanité et dont l'artiste est l'instrument.

Le rôle de l'artiste n'est-il pas d'outrepasser ces repères pour aller plus loin ?
A. N. :
Bien sûr, l'artiste ne reste pas dans la loi. La loi est un simple repère pour avancer. Mais, il ne faut pas oublier que la liberté est à l'origine de toute création. S'il y a un seul mot de référence pour un artiste, c'est celui-là : liberté.

Avez-vous été impliquée dans des grands mouvements d'opinion ou de peinture au cours de ce XXe siècle que vous venez de traverser ?
A. N. :
Je ne m'en suis jamais préoccupée. Je n'ai jamais voulu faire partie de rien, même si on m'a rapprochée du "constructivisme", chose que j'accepte sous certaines conditions. L'art dispose d'une certaine liberté à respecter et que je veux à tout prix conserver. J'accepte une certaine audace mais, avant tout, il faut retenir que la liberté du peintre n'est jamais un enfermement. En matière d'art, il n'y a jamais ni commencement, ni fin. Tout reste ouvert et c'est dans cette vie ouverte que tout se joue. D'ailleurs, c'est quand on n'a plus rien à dire que l'on touche réellement à l'œuvre, on en est au plus près. Si on peut s'exprimer dans le "rien à dire" alors, là, on peut espérer l'art.

L'art, est-ce quelque chose que l'on subit ?
A. N. :
L'art est peut-être une des voies humaines les plus nobles. Une voie dans laquelle on peut essayer de dire l'espoir, le progrès, la marche sans fin de l'homme sur la terre. Le seul vrai et unique programme : le fait que l'homme doive marcher.


L'ART EST LA QUINTESSENCE DE LA VIE

Si vous n'aviez pas été peintre, quelle aurait été votre vie ?
A. N. :
Je pense que j'aurai peut-être travaillé la langue. C'est un peu comme l'art, c'est une relation à la vie qui arrive à supprimer les distances… Mais franchement, je n'entrevois même pas cette autre voie car pour moi, l'art est la quintessence de la vie. Il traduit à la fois le cœur et la tête de l'homme, et il pénètre l'esprit. L'homme a souvent oublié qu'il est, avant tout, esprit et qu'il sera sauvé le jour où il l'aura retrouvé. Cela peut parfois prendre toute une vie…

À quand remonte votre première exposition ?
A. N. :
C'était chez Colette Allendy, la première galerie à exposer de l'art abstrait (non figuratif) sur Paris. C'était en 1953, à Auteuil, et grâce à Michel Seuphor avec qui, d'ailleurs, j'avais partagé la révélation de Mondrian. Ce n'est ensuite que trente ans plus tard que j'ai à nouveau été exposée dans un musée national. C'était à Beaubourg en 1981 pour Paris-Paris, 1937-1957, une exposition très vaste dans laquelle je n'étais qu'une pièce infime…

La rétrospective qui vous a été consacrée à Beaubourg en 2004 vous ramène à des tableaux perdus de vue. Comment vivez-vous ce retour en arrière ?
A. N. :
Je ne renie rien ! J'accepte toutes les époques de ma peinture. Même si elles sont absolument différentes, leur succession a créé mon œuvre. D'ailleurs, je ne pense pas qu'il y ait de modes. Cependant, il est normal qu'un art soit toujours moderne s'il est pur et vrai.

Vous avez, semble-t-il, arrêté de peindre depuis 1992. Un peintre peut s'arrêter de peindre, comme ça, d'un jour à l'autre ?
A. N. :
En vérité, je n'ai pas arrêté de manière aussi radicale : je peins moins, je peins autrement. Il est vrai qu'à un moment donné, j'ai voulu continuer à peindre sans chercher à aller jusqu'à l'œuvre. Mais, j'ai vite vu que cela m'était impossible. On ne peut pas peindre si on n'a pas l'œuvre comme objectif, j'ai donc très vite retrouvé le chemin de l'atelier et la langue de l'art… Cette langue si particulière qui permet de s'adresser à la fois aux autres et à soi-même tout en étant jamais prononcée.


L'ART NOUS DONNE DES JOIES FANTASTIQUES, ET DES DOULEURS AUSSI

À l'aulne de votre expérience, quel message donneriez-vous à un jeune peintre ?
A. N. :
La peinture possède deux extrêmes, celui du bonheur qui va jusqu'à la jouissance et celui de la douleur. Et l'un se nourrit de l'autre, comme de la vie propre de chaque artiste. Selon moi, il ne devrait y avoir dans l'œuvre que des choses vécues. L'art se reproduit à partir de la vie de l'artiste, son œuvre répond à sa vie. Je pense que l'œuvre d'art doit absolument être calquée sur la vie.

La peinture vous a-t-elle laissé vivre une vraie vie de femme, de famille ?
A. N. :
Ma vie a été dédiée à la peinture. Je n'ai pas créé une famille, même si j'ai été mariée avec un homme de science, un chercheur en médecine et un grand radiologue (Seymour Nemours-Auguste, décédé en 1971. Ndlr). C'était un homme remarquable qui vivait tout à fait ailleurs, là où il trouvait le climat nécessaire à ses recherches scientifiques. Parce que finalement, la science, comme la peinture, nécessite une liberté radicale. Nous avions ainsi une sorte de communauté dans notre vie intellectuelle avec chacun nos passions. Au fond, tout cela était équilibré par le spirituel.

Vous reste-t-il encore des choses à peindre, à découvrir aujourd'hui ?
A. N. :
En fait, je n'en ai pas encore fini avec la vie et comme la peinture, pour moi, c'est la vie… J'ai presque une gratitude d'être encore en vie, au moins pour sentir et faire le point cette vérité qui est la peinture, mon "vivre".

Racontez-nous ces prochaines sculptures géantes à Rennes.
A. N. :
Vous faites allusion à Alignement pour le XXIe siècle. Ce projet qui date des années quatre-vingt est enfin en cours de réalisation. C'est une suite de mon travail sur le Rythme du Millimètre. J'ai la maquette de ces soixante-douze colonnes de 4 m 50 qui seront érigées avec le même écart, dans une espèce de système qui va jusqu'à la grâce. L'art nous donne des joies fantastiques comme ce projet qui sera prochainement érigé sur le site de Beauregard, à proximité de l'Université de Rennes. Mais, il nous donne aussi de très grandes douleurs. Et il faut accepter les extrêmes. Ce qui est beau dans l'art, comme dans la vie, c'est qu'il faut toujours vivre les deux à la fois. On doit accepter de perdre pour gagner. On ne peut pas refuser l'extrêmement douloureux, ni l'extrêmement joyeux. On ne peut rien refuser. On doit accepter cette loi, inacceptable au premier degré, mais qui a quelque chose de véridique et qui oblige à se remettre en cause.

Mais, avec l'art, on est en plein ciel, on est ailleurs. Un ailleurs qui comporte sa part de bien et de mal. Je ne vois pas ça non plus comme un bonheur tranquille, non ! C'est une lutte de tous les instants pour rester terrestre, pour rester dans l'humanité, pour être encore dans la vie, pour être encore "Vie". Donc, on continue…

Sources : Entretien réalisé par Jean-Jacques Gay